Marathon de Palestine 2026 : courir malgré la guerre
Bethléem, avril 2026. Des milliers de coureurs s'élancent sur les routes de Cisjordanie, sous un soleil de printemps qui contraste avec l'état du monde. À quelques centaines de kilomètres, Gaza est toujours sous les bombes. Et pourtant, ici, des gens courent. Des gens de partout. Du Japon, du Brésil, d'Allemagne, de France, des États-Unis. Ensemble.
Le Marathon de Palestine, c'est une course comme il en existe peu sur la planète. Pas parce que le parcours est exceptionnel, même si traverser les oliveraies et les checkpoints israéliens a quelque chose d'irréel. Mais parce que chaque foulée y porte un poids que l'on ne retrouve dans aucun autre peloton.
Des milliers de coureurs, des dizaines de pays
L'édition 2026 a réuni plus de 7 000 participants venus de plus de 60 pays. C'est un record pour cet événement créé en 2013 sous l'impulsion de l'association Right to Movement Palestine. L'objectif, dès le départ, était clair : faire du sport un vecteur de visibilité internationale pour les Palestiniens.
La logistique est, en soi, un exploit. Les coureurs étrangers doivent entrer via Israël, négocier les contrôles aux frontières, parfois passer plusieurs heures dans des files d'attente. Certains se font refouler. D'autres arrivent épuisés, après des trajets qui durent dix ou douze heures pour parcourir quelques dizaines de kilomètres à vol d'oiseau.
Et pourtant, ils viennent. De plus en plus. Le conflit à Gaza, loin de décourager les inscriptions, a eu l'effet inverse. L'édition 2026 a enregistré une hausse de 40 % des dossards par rapport à 2023. Comme si la guerre rendait la présence encore plus nécessaire.
Le marathon se court sur un format atypique. Le parcours complet de 42,195 km est réservé aux hommes palestiniens, les femmes courant sur 10 km. Une règle qui fait débat en interne, et que les organisateurs justifient par des contraintes culturelles locales. Les distances plus courtes, elles, sont ouvertes à tous sans distinction.
Une course politique autant que sportive
Il serait réducteur de parler du Marathon de Palestine comme d'un simple événement de running. C'est d'abord un acte politique. Et les participants le savent, l'assument, le revendiquent.
Les t-shirts portent des messages. Les dossards affichent des noms de villes palestiniennes détruites. Des banderoles longent le mur de séparation. Sur les 42 km, plusieurs passages longent directement cette barrière de béton couverte de graffitis et de portraits, que les coureurs ont appris à photographier, à filmer, à montrer au monde.
Right to Movement Palestine a été très explicite sur le sens de l'événement cette année : "Chaque kilomètre couru ici est un kilomètre de témoignage." L'organisation a également mis en place un partenariat avec plusieurs ONG pour que les dossards vendus à l'international contribuent directement à l'aide humanitaire dans la bande de Gaza.
Dans la communauté running mondiale, cet événement occupe une place à part. Alors que d'autres courses se préoccupent surtout de la technologie des super chaussures et de leurs effets sur la performance, le Marathon de Palestine rappelle que courir peut aussi servir à autre chose qu'à battre un chrono.
Finir la course comme acte de résistance
Pour beaucoup de participants, terminer le marathon n'est pas une question de performance. C'est une question de présence. D'être là, physiquement, dans un endroit que le monde regarde souvent de loin, à travers un écran.
Une coureuse française, arrivée à Bethléem après treize heures de trajet via Tel Aviv, a décrit la ligne d'arrivée comme "le moment le plus fort de ma vie de coureuse, et pourtant c'était mon plus mauvais temps depuis cinq ans." Elle avait marché les dix derniers kilomètres à cause d'une douleur au genou. Elle est allée au bout quand même.
C'est ça, l'essence du marathon de Palestine. La performance individuelle passe au second plan. Ce qui compte, c'est le collectif. Ce que les organisateurs appellent "la visibilité partagée". Chaque photo postée sur les réseaux, chaque article écrit, chaque conversation engagée autour de la course devient une prolongation de la course elle-même.
Les coureurs palestiniens locaux, eux, vivent l'événement différemment. Pour eux, c'est une rare occasion de se mouvoir librement, sans checkpoint, sans autorisation spéciale. Le circuit temporairement sécurisé crée une bulle où la mobilité est normale. Où courir dans son propre pays ne demande pas de négociation.
La préparation dans des conditions uniques
S'entraîner pour ce marathon, c'est une autre affaire. Les coureurs palestiniens qui veulent se préparer sérieusement n'ont pas accès aux mêmes infrastructures que leurs homologues européens ou américains. Les routes sont fragmentées par les colonies et les checkpoints. Les longues sorties de préparation marathon impliquent souvent de modifier son itinéraire à la dernière minute.
Plusieurs athlètes locaux ont confié que leur progression stagne depuis des années, non pas par manque de motivation ou d'intensité d'entraînement, mais parce que l'environnement ne permet pas de planifier sereinement un programme sur plusieurs semaines.
La nutrition est un autre défi. Les restrictions d'importation en Cisjordanie compliquent l'accès à certains produits. Les gels énergétiques, les compléments de récupération, les boissons sportives isotoniques sont des denrées rares ou hors de prix. Alors que le débat sur les 120 g de glucides par heure comme nouveau standard marathon agite les communautés de runners dans le monde entier, ici on fait avec ce qu'on a. Des dattes. Du pain. De l'eau.
Et pourtant, des Palestiniens finissent le marathon chaque année. Pas dans les meilleurs temps. Mais ils finissent.
Ce que ce marathon change au running mondial
Le Marathon de Palestine pose une question fondamentale à toute la culture running : pour qui court-on ? Pour soi ? Pour son chrono ? Pour son sponsor sur le dossard ? Ou pour quelque chose de plus grand ?
Dans un monde où le running est de plus en plus associé à la performance technologique, aux montres connectées, aux analyses biométriques et aux programmes algorithmiques, Bethléem rappelle que la course à pied reste avant tout un acte humain. Simple. Universel.
Des événements comme le Marathon de Palestine attirent un profil de coureur particulier. Pas forcément le plus rapide. Pas le plus équipé. Mais souvent le plus engagé. Des gens qui voient dans leur pratique du running un moyen d'agir, de témoigner, d'exister dans l'espace public.
Le running de masse a beaucoup évolué ces dernières années. Les formats se multiplient, les communautés se spécialisent, les courses thématiques prolifèrent. Mais rares sont les événements capables de transformer une simple course en acte civique collectif. Le Marathon de Palestine y arrive, chaque année, malgré tout. Peut-être même grâce à tout.
- Plus de 7 000 participants venus de 60 pays pour l'édition 2026
- +40 % d'inscriptions par rapport à l'édition 2023
- Créé en 2013 par Right to Movement Palestine
- Une partie des dossards reversée à l'aide humanitaire à Gaza
- Le mur de séparation longe une partie significative du parcours
Le Marathon de Palestine ne guérira pas la guerre. Il ne changera pas les équilibres géopolitiques à lui seul. Mais il fait quelque chose que peu d'événements sportifs parviennent à faire : il rend visible ce que l'on préférerait ne pas voir. Et il prouve, kilomètre après kilomètre, que le running est une culture mondiale bien plus vaste que les podiums et les résultats chronométriques.
Certains courent pour battre leur record personnel. D'autres courent pour que le monde ne regarde pas ailleurs.