Le 26 avril 2026, Sabastian Sawe a effacé la dernière frontière du marathon. 1h59:30 à Londres. Le premier homme à passer officiellement sous les 2 heures dans une course homologuée.
Pour comprendre ce que représente ce moment, il faut remonter plus de 100 ans en arrière — et retracer comment un record s'est construit décennie par décennie, saut par saut, jusqu'à l'infranchissable devenir franchissable.
Les premières ères : avant la standardisation (avant 1921)
La distance du marathon n'a été standardisée à 42,195 km qu'en 1921. Avant cette date, les courses variaient en distance selon les organisateurs. Les performances de cette époque sont des jalons historiques, pas des comparaisons directes.
Le premier temps officiellement reconnu comme record du monde masculin date de 1908 : John Hayes, 2h55:18, aux Jeux olympiques de Londres. Une performance solide pour l'époque — et un temps que des milliers de coureurs amateurs cherchent encore aujourd'hui à dépasser.
L'ère des premières grandes ruptures (1920-1950)
Dans les années 1920 et 1930, le record a progressé régulièrement, principalement grâce à des athlètes européens et américains. Albert Michelsen (2h29:01, 1925) et Yun Bok Suh (2h25:39, 1947) ont marqué cette période d'un progrès constant mais mesuré.
La barrière symbolique des 2h30 a été franchie pour la première fois par Hannes Kolehmainen en 1920 (2h32:35), puis progressivement ramenée vers les 2h25.
Abebe Bikila et l'avènement de l'Afrique (1960)
Le moment charnière de l'histoire du marathon a un nom et une image : Abebe Bikila, pieds nus, sur les pavés de la Via Appia Antica à Rome, le 10 septembre 1960. 2h15:16. Record du monde. Médaille d'or olympique.
Ce n'était pas seulement un record. C'était l'annonce d'une nouvelle ère. Le premier athlète d'Afrique subsaharienne à gagner un titre olympique, dans la discipline la plus symbolique des Jeux. Bikila a récidivé quatre ans plus tard à Tokyo, cette fois chaussé, en 2h12:11 — nouveau record du monde.
L'Afrique de l'Est n'allait plus quitter le sommet de la discipline.
Les années 1960-1980 : vers les 2h10
Derek Clayton (2h09:36, 1967) est le premier homme à passer sous les 2h10 — un barrier qui paraissait alors inimaginable. Son record est resté 12 ans sans être battu.
Alberto Salazar (2h08:13, 1981) a inauguré les années 1980 avec une course à New York qui redéfinissait le possible. Carlos Lopes (2h07:12, 1985) lui a succédé, avant que Belayneh Dinsamo ne s'installe au sommet avec 2h06:50 à Rotterdam en 1988.
Ce record d'Ethiopien a tenu 10 ans, 5 mois et 3 jours — la longévité la plus remarquable de l'ère moderne.
L'ère Ronaldo da Costa et les records berlinois (1998-2011)
En 1998, Ronaldo da Costa du Brésil a pris le record à 2h06:05 à Berlin. Cette performance a ouvert une nouvelle séquence : Berlin allait devenir la capitale mondiale du record du monde de marathon, avec sa topographie plate et ses conditions météo favorables en septembre.
Haile Gebrselassie, le géant éthiopien, a dominé cette période avec deux records : 2h04:26 (Berlin 2007) et 2h03:59 (Berlin 2008), devenant le premier homme à passer sous 2h04.
La décennie des Kenyans (2011-2023)
Patrick Makau (2h03:38, Berlin 2011), Wilson Kipsang (2h03:23, Berlin 2013), Dennis Kimetto (2h02:57, Berlin 2014) — trois records en trois ans. Kimetto a été le premier à franchir les 2h03.
Eliud Kipchoge a dominé le marathon mondial de 2016 à 2022 avec une régularité sans égale. Son record de 2h01:39 à Berlin en 2018 a tenu jusqu'en 2023. En 2022, il a abaissé son propre record à 2h01:09, toujours à Berlin.
En octobre 2023, Kelvin Kiptum a sidéré le monde du running avec 2h00:35 à Chicago — 34 secondes sous le précédent record. La barre des 2h01 venait d'être pulvérisée.
Sabastian Sawe : l'infranchissable (2026)
Le 26 avril 2026, Sawe a pris 65 secondes à Kiptum. Une marge historique sur un record déjà historique.
1h59:30. Le premier homme sous les 2 heures dans une course officielle homologuée par World Athletics.
La comparaison avec la tentative de Kipchoge en 2019 (1h59:40, non homologuée) est inévitable. Mais les conditions n'étaient pas les mêmes : course officielle vs. tentative contrôlée, lièvres standard vs. formation en V, ravitaillement standard vs. véhicule. Sawe a couru plus vite, dans les règles.
Résumé des records clés
Pour ceux qui cherchent la progression en un coup d'oeil, voici les jalons principaux :
1908 : John Hayes — 2h55:18 (premier record officiel)
1960 : Abebe Bikila — 2h15:16 (premier record africain, pieds nus)
1967 : Derek Clayton — 2h09:36 (premier sub-2h10)
1988 : Belayneh Dinsamo — 2h06:50 (record tenu 10 ans)
2008 : Haile Gebrselassie — 2h03:59 (premier sub-2h04)
2014 : Dennis Kimetto — 2h02:57 (premier sub-2h03)
2018 : Eliud Kipchoge — 2h01:39 (domination absolue)
2023 : Kelvin Kiptum — 2h00:35 (premier sub-2h01)
2026 : Sabastian Sawe — 1h59:30 (premier sub-2h officiel)
Quelle est la prochaine frontière ?
Sawe lui-même vise 1h58. Six mois après que le sous-2 heures paraissait inaccessible, la discussion porte désormais sur le sous-1h55.
Ce que l'histoire du record du monde du marathon nous enseigne, c'est que les frontières bougent plus vite qu'on ne le pense — et que chaque génération finit par trouver l'équivalent de ce qui paraissait infranchissable à ses prédécesseurs.