Le marché mondial du fitness pèse environ 96,7 milliards de dollars en 2023, et quelque 184 millions de membres fréquentent une salle de sport à travers le monde. Pourtant, jusqu'à très récemment, la quasi-totalité de l'innovation technologique dans ce secteur s'est concentrée sur le cardio et les wearables. La musculation, elle, est restée dans l'angle mort.
C'est en train de changer. Trois startups, Suji, Kyla et Fort, construisent des solutions logicielles et matérielles pensées spécifiquement pour l'entraînement de force. Et leur émergence soulève des questions stratégiques très concrètes pour les équipementiers et les opérateurs de salles.
Un segment historiquement sous-équipé par la tech
T'as sûrement remarqué le déséquilibre : un vélo connecté te donne ta puissance en watts en temps réel, ton tableau de bord Strava, tes zones cardio et même ton classement parmi tes amis. Un rack de squat, lui, t'offre… une barre et des disques.
Ce vide n'est pas anodin. Les wearables comme WHOOP ou Oura ont levé des centaines de millions de dollars et ont révolutionné le suivi de la récupération et de la disponibilité physiologique. Mais leur cœur de métier reste la lisibilité de ton état général, pas le coaching en temps réel de ta séance de force. Comme l'explique notre analyse dans le panorama des wearables WHOOP et Ultrahuman sur le marché, ces acteurs ont construit des modèles d'abonnement très rentables autour de la récupération, sans jamais vraiment attaquer la séance de musculation elle-même.
C'est précisément ce gap que Suji, Kyla et Fort ciblent. Chacune avec une approche distincte.
Trois startups, trois paris technologiques
Suji mise sur la vision par ordinateur pour analyser la forme des mouvements en temps réel. L'idée : une caméra couplée à un algorithme détecte tes compensations, corrige ta technique série après série, et adapte les recommandations de charge à mesure que la séance avance. C'est du coaching automatisé à l'échelle.
Kyla prend un angle différent. La startup construit une couche logicielle qui agrège les données de capteurs existants (barres instrumentées, plateformes de force, manchons connectés) pour générer des programmes de force personnalisés avec un niveau de granularité proche de ce que fait un coach sportif élite. L'IA ajuste les volumes, les intensités et les blocs de périodisation semaine après semaine.
Fort, lui, s'attaque à l'intégration matérielle. La startup développe des équipements de musculation avec des capteurs embarqués dès la conception, ce qui lui permet de mesurer la vélocité de barre, la symétrie de charge et la fatigue neuromusculaire sans aucun accessoire supplémentaire. L'équipement devient lui-même l'interface de données.
Ces trois approches ne sont pas mutuellement exclusives. Elles reflètent en réalité trois niveaux d'intervention possibles dans la chaîne de valeur de la salle de sport.
Un marché adressable massif, encore peu capté
Avec 184 millions de membres en salle dans le monde, le marché potentiel pour ces solutions est immense. Et la tendance de fond joue en leur faveur : la musculation est en train de supplanter le cardio comme activité principale dans les salles généralistes. Les données de fréquentation le montrent dans toutes les régions du monde. Les zones de poids libres s'agrandissent. Les plateaux cardio rétrécissent.
Cette transformation de l'espace physique crée mécaniquement un appel d'air pour des solutions tech dédiées à la force. D'autant que les membres les plus engagés dans la musculation sont aussi statistiquement ceux qui dépensent le plus, que ce soit en abonnement premium, en coaching ou en nutrition.
Les opérateurs de salles l'ont bien compris. Des chaînes comme 24 Hour Fitness repositionnent leurs offres autour de l'expérience premium pour capturer cette clientèle. La stratégie du Founders Club de 24 Hour Fitness illustre cette course au premium que beaucoup d'opérateurs tentent de reproduire, sans toujours avoir les outils technologiques pour la soutenir.
Le risque stratégique pour les équipementiers
L'histoire récente du fitness connecté devrait faire réfléchir. Entre 2012 et 2018, Peloton et iFIT ont construit des plateformes logicielles sur des vélos et des tapis roulants. Les fabricants d'équipements traditionnels qui ont ignoré cette couche ont perdu des marges considérables au profit de ces nouveaux entrants. Le hardware est devenu un accessoire. La plateforme, le vrai produit.
Le scénario est en train de se rejouer avec la musculation. Si Fort réussit à imposer ses racks connectés comme standard de référence, ou si Kyla devient la couche logicielle par défaut que les salles intègrent sur leurs équipements existants, les équipementiers traditionnels se retrouveront dans la même position que les fabricants de tapis roulants face à Peloton.
L'analyse de la stratégie promotionnelle de Peloton montre d'ailleurs à quel point la guerre de position dans le fitness connecté se joue maintenant sur la valeur perçue et la fidélisation, pas sur le prix du matériel.
Pour les équipementiers, trois options se dégagent :
- Licencier les logiciels de Suji, Kyla ou Fort pour les intégrer à leurs équipements actuels, sans développer en interne.
- Construire leurs propres outils, au risque d'arriver trop tard et avec des solutions moins matures.
- Acquérir ces startups avant que leurs valorisations n'explosent, comme l'a fait le secteur du cardio connecté dans les années 2010.
Chaque option a ses propres contraintes en termes de délai, de coût et de risque d'exécution. Mais ne rien faire n'est plus une stratégie viable.
Pour les opérateurs de salles : partenaire ou prestataire ?
Du côté des opérateurs, la question est légèrement différente. L'enjeu n'est pas tant de produire la technologie que de savoir comment l'intégrer pour améliorer l'expérience membre et réduire le churn.
Un coach sportif en salle peut suivre une vingtaine de membres de manière intensive. Un système comme celui de Suji ou Kyla peut théoriquement monitorer des centaines de membres simultanément, en signalant les séances sous-optimales, en suggérant des ajustements de programme et en alertant le staff sur les membres à risque d'abandon. C'est une extension du rôle du coach, pas son remplacement.
La consolidation en cours dans le secteur des salles européennes, illustrée par le rachat de Fitness Park et l'accélération de la consolidation en Europe, crée par ailleurs des groupes de plus en plus grands avec le pouvoir de négociation nécessaire pour signer des accords de déploiement à l'échelle. Ces groupes deviennent naturellement les premiers clients institutionnels de ces startups.
La vraie question pour un opérateur, c'est de savoir si ces outils renforcent sa proposition de valeur propre ou s'ils le rendent dépendant d'une plateforme tierce qu'il ne contrôle pas. C'est le même dilemme qu'a vécu chaque salle qui a adopté un logiciel de gestion SaaS : pratique à court terme, structurellement contraignant à long terme.
Ce que ça change pour les membres
Au fond, c'est quand même l'expérience en séance qui reste le juge de paix. Les technologies de force les plus prometteuses sont celles qui rendent chaque répétition plus informative sans alourdir l'expérience. Personne ne veut passer cinq minutes à calibrer un capteur avant de commencer son squat.
Les données de recherche convergent vers un point clair : la qualité de l'exécution technique et la gestion de la charge sur la durée sont les deux leviers les plus sous-optimisés dans la pratique amateur de la musculation. C'est exactement là que Suji, Kyla et Fort tentent d'intervenir. Pas pour remplacer le ressenti, mais pour le contextualiser.
Pour un pratiquant qui structure sérieusement ses blocs d'entraînement, que ce soit autour d'un programme de force périodisé sur plusieurs semaines ou d'un cycle plus court, ces outils promettent de rendre la progression moins aléatoire et plus documentée.
Le secteur est à un point d'inflexion. Les startups qui réussiront à s'imposer d'ici deux à trois ans auront probablement le choix entre une introduction en bourse ou une acquisition stratégique. Les acteurs historiques, équipementiers comme opérateurs, ont une fenêtre courte pour décider de quel côté de cette transformation ils veulent se trouver.