Running

Pourquoi les femmes gagnent les ultras en scratch

Kristin Johnson, 3e scratch au Bear 100 : pourquoi les femmes dominent de plus en plus les ultras grâce à leur physiologie et leur gestion de l'effort.

Female ultramarathon runner in focused stride on rocky mountain trail, male runner blurred in background.

En avril 2026, Kristin Johnson franchit la ligne d'arrivée du Bear 100 à la troisième place du classement général. Pas du classement féminin. Du classement général. Elle devance des dizaines d'hommes aguerris sur 100 miles de terrain montagneux, et ce n'est pas un accident. C'est la confirmation d'une tendance qui se dessine depuis quelques saisons dans l'univers de l'ultramarathon.

Les femmes ne finissent plus seulement dans le top 10 des grandes courses mixtes. Elles montent sur les podiums scratch. Et bah en fait, la science explique très bien pourquoi.

Une vague qui dépasse le cas isolé

On aurait pu traiter la performance de Kristin Johnson comme une anomalie, un exploit individuel à saluer puis à ranger dans la catégorie "exception qui confirme la règle". Sauf que le pattern se répète. Sur les ultras de 100 miles, les résultats scratch mixtes de 2025 et 2026 montrent une présence féminine dans le top 5 général à une fréquence que personne ne pouvait anticiper il y a dix ans.

Du côté des FKT, la dynamique est identique. Jane Maus a pulvérisé le record féminin sur Longs Peak dans des conditions qui auraient mis à genoux beaucoup de coureurs masculins. Ce ne sont pas des coïncidences. Ce sont des signaux.

La question n'est plus "comment c'est possible ?" mais "pourquoi ça arrive maintenant, et pourquoi sur ces distances ?"

La physiologie qui change tout au-delà de 80 km

L'ultramarathon, c'est pas un marathon plus long. C'est une discipline à part entière, avec ses propres règles métaboliques. Et sur ces règles-là, les femmes disposent d'avantages structurels que la recherche documente depuis une quinzaine d'années.

Le premier avantage, c'est l'oxydation des graisses. À effort égal, les femmes brûlent proportionnellement plus de lipides que les hommes, qui eux s'appuient davantage sur le glycogène. Or le glycogène, t'en as pour 90 minutes à 2 heures à allure soutenue. Les graisses, t'en as pour des jours. Sur un 100 miles qui dure entre 20 et 30 heures, tu vois vite qui a le meilleur carburant.

Ce mécanisme est renforcé par l'effet des œstrogènes, qui favorisent la mobilisation et l'utilisation des acides gras libres pendant l'effort prolongé. Les études sur les marathoniennes et les ultratraileuses montrent des taux de lactate sanguin plus bas à intensité équivalente, ce qui suggère une économie de course supérieure sur la durée.

Le deuxième avantage est musculaire. Les fibres de type I, dites "lentes", sont plus résistantes à la fatigue et mieux adaptées aux efforts d'endurance prolongés. Les femmes en ont une proportion légèrement plus élevée en moyenne, ce qui se traduit par une meilleure résistance à la dégradation musculaire sur les longues distances.

Troisième facteur : la thermorégulation. Sur des épreuves nocturnes ou en altitude, les femmes maintiennent plus facilement une température corporelle stable, réduisant le coût énergétique lié à la gestion thermique.

Le pacing comme arme secrète

La physiologie, c'est une chose. Mais y'a un élément comportemental qui joue peut-être autant : la stratégie de course.

Les données de chronométrage sur les ultras montrent que les femmes partent en moyenne plus prudemment que les hommes dans les premiers tiers de course. Sur 100 miles, ce conservatisme en début d'épreuve n'est pas une faiblesse. C'est de la stratégie pure. Les hommes qui partent trop vite payent cash après le 80e kilomètre. Les femmes, elles, remontent.

Ce phénomène est documenté sur marathon aussi. Sur les courses de plat de 42 km, les femmes présentent statistiquement des "positive splits" moins prononcés que les hommes, c'est-à-dire qu'elles ralentissent moins en deuxième partie de course. Sur ultra, cet effet est amplifié. La capacité à maintenir un effort régulier sur 20 à 30 heures, sans jamais taper dans le rouge, c'est une compétence rare. Et les meilleures ultratraileuses l'ont développée, souvent par nécessité, depuis le début de leur pratique.

Toni McCann résume bien cette philosophie de viser l'excellence sans la perfection : sur trail, la régularité bat presque toujours l'éclat ponctuel. Et c'est une leçon que beaucoup de coureurs masculins apprennent encore.

La nutrition joue aussi un rôle central dans cet équilibre. La capacité à ingérer et à assimiler des calories solides pendant l'effort est déterminante sur 100 miles. Des recherches récentes sur le microbiote des athlètes d'endurance suggèrent que la santé intestinale en course est influencée par des paramètres nutritionnels bien en amont de la compétition. Certains travaux montrent notamment comment des déséquilibres alimentaires peuvent fragiliser le microbiote des sportifs et impacter leur tolérance digestive en effort prolongé.

Ce que ca change pour la communaute running

Les performances scratch féminines posent une question qui fait débat dans les bureaux des directeurs de course et dans les groupes de coureurs : comment on les célèbre sans les traiter comme des curiosités ?

Quand un homme termine troisième d'un 100 miles, on dit qu'il a couru vite. Quand une femme fait la même chose, on a encore tendance à ajouter "pour une femme", implicitement ou explicitement. C'est ce cadrage-là que le running community commence à remettre en question.

Plusieurs directeurs de course militent pour une communication qui mette le classement général en avant, sans parenthèse de genre. D'autres vont plus loin et proposent de modifier les systèmes de dotation pour récompenser à égalité les performances scratch mixtes. Le débat est ouvert, et il est sain.

Du côté des coureurs amateurs, la dynamique change aussi. Des ultratraileurs qui jonglent entre vie professionnelle et entraînement intensif, comme le décrit bien ce portrait d'athlètes qui préparent leurs ultras entre deux réunions, s'inspirent de plus en plus des profils féminins d'élite pour construire leurs propres programmes. La gestion de l'effort, la patience sur la durée, le travail sur la nutrition : ce sont des compétences transversales.

Le running n'est pas une discipline où la force brute gagne systématiquement. Sur 100 miles, c'est la capacité à durer qui prime. Et cette capacité-là n'a pas de genre.

Ce que ca dit de l'ultra comme discipline

L'ultramarathon est peut-être la discipline sportive où l'écart physiologique entre hommes et femmes est le plus faible, voire inexistant sur certains profils de course. Les chercheurs qui travaillent sur la performance d'endurance extrême avancent même l'hypothèse que, au-delà d'un certain seuil de distance, l'avantage masculin lié à la testostérone et à la masse musculaire devient contre-productif. Plus de muscle, c'est plus de glycogène à gérer, plus de chaleur à dissiper, et plus de dommages à réparer.

Ce renversement potentiel de l'avantage physiologique est fascinant parce qu'il remet en cause des intuitions très encrées sur ce que "être fort" signifie dans le sport de haut niveau.

Les performances comme celle de Kristin Johnson au Bear 100 ne sont pas des accidents de parcours. Ce sont les premières lignes d'une histoire qui est en train de s'écrire, et qui va continuer à remodeler la façon dont on pense la performance en endurance extrême.

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L'ultra récompense ceux et celles qui durent. Et sur ce terrain-là, les femmes ont des cartes maîtresses dans leur jeu depuis longtemps. Elles commencent juste à les jouer à pleine puissance.